Sur fond de richesse pétrolière, Kadhafi a porté longtemps l'espoir que les richesses du sud profitent d'abord aux sociétés du sud. La traduction soudaine pour l'occident en 1970, en a été l'augmentation du prix du pétrole. Depuis 40 ans, le visage du monde a changé. Le jeune révolutionnaire de 27 ans figure maintenant parmi les cinq plus anciens chefs d'Etat au pouvoir, avec le destin d'être devenu un dictateur et de diligenter aujourd'hui le massacre de son peuple.
La Libye du colonel « libre »
Le capitaine Kadhafi accède au pouvoir (coup d'Etat du 01/09/1969) sur le modèle des «officiers libres» de Nasser. Sa doctrine : un panarabisme social avec en perspective l'union des pays du tiers monde pour vaincre le sous développement. Il propose son assistance économique, financière ou militaire et rêve de la création d'Etats-Unis d'Afrique. L'Union africaine voit d'ailleurs le jour à Syrte en 1999.
Prenant la mesure de Kadhafi, on prend sa démesure. La Libye est devenue le pays le plus développé d'Afrique (Indice du développement humain 2007), mais la loi (loi 71) y interdit sous peine de mort toute activité politique indépendante. Le chantier de la Grande rivière artificielle (deuxième en importance au monde), qui doit amener l'eau fossile du Sahara jusqu'aux habitants du littoral est en cours d'achèvement après trente ans de travaux, mais est un non sens environnemental. Le rapport d'Amnesty International du 23/06/2010 décrit un Etat totalitaire avec un système policier qui torture et qui tue en toute impunité, et on garde en mémoire le massacre des 1200 prisonniers de la prison d'Abou Salim (1996). Trois millions de migrants africains en transit y subsisteraient dans des conditions de précarité absolue. Kadhafi, c'est aussi l'histoire d'un colossal enrichissement personnel, avec une fortune estimée entre 85 et 130 milliards de dollars américains.
La voie de la normalisation
La chute du bloc soviétique induit dans les années 90 que chaque pays revoit son attitude par rapport aux Etats-Unis. La réconciliation avec Washington semble se faire par l'entremise des services secrets israéliens (2004), sans doute sur la base de la lutte contre le terrorisme islamique et d'une mise en commun des moyens d'influence en Afrique. Cette normalisation, effective en 2006, ne s'accompagne d'aucun progrès au niveau des droits de l'homme en Libye, même quand le pays est élu au Conseil des droits de l'homme des Nations Unies (13/05/2010). Par ailleurs, les réformes libérales, volet économique de la démocratisation imposée par le Fonds monétaire international (FMI) et l'Union Européenne, appauvrissent la population et renforcent le communautarisme.
Avec le président Chavez (prix Kadhafi des droits de l'homme 2004), Kadhafi reste un pivot de l'axe sud / sud en quête d'un rééquilibrage du monde. Après les deux premiers sommets Amérique du sud Afrique (ASA) au Nigéria (Abuja 2006) et au Vénézuela (Margarita 2009), l'édition de septembre 2011 devait avoir lieu en Libye.
La Libye des années 2000 reste cependant une zone d'ombre, avec en 2009 un achat de 500 000 fusils d'assaut chinois.
Tenants et aboutissements de l'insurrection
L'insurrection en Libye, c'est d'abord l'«effet domino» du «printemps arabe». C'est aussi une population qui, doublant tous les 20 ans depuis 1950 (de 1 à 6 millions), est marquée par l'urbanisation et un fort pourcentage (50%) de jeunes de moins de 15 ans. Comme ailleurs dans le Maghreb et le Proche-orient, on évoque une insatisfaction croissante des besoins (travail, logement, démocratie) dans un contexte de relative prospérité.
On parle aussi de l'existence d'un plan franco-britannique pour renverser le régime en place, préparé depuis novembre 2010 sur fond d'intérêt pétrolier. La France a été la première à reconnaître le Conseil national de transition (CNT) libyen, émanation à la fois des tribus de l'est et d'anciens hauts responsables. En outre, Kadhafi passe pour être hostile au projet d'Union pour la Méditerranée du président Sarkozy.
Nul ne peut prédire à ce jour ni l'issue de cette crise, ni son coût humain. Mais ce qui est sûr, est que la population lybienne lutte actuellement pour faire reconnaitre ses droits face à un homme qui est persuadé qu' «il y a complot contre le peuple libyen et le peuple doit l'écraser» et qui s'appuie sur une armée de mercenaires africains, sans doute issus des armées régulières amies.
|